Jean-Louis Légaré

Jean-Louis LegareThis story is an extract from the book Poplar Poles and Wagon Trails. Jean-Louis Légaré : Un pont entre les cultures

Le panthéon de l’histoire de l’Ouest abrite de nombreux personnages francophones qui ont propulsé le développement de l’Ouest canadien à titre de pionniers. Parmi ceux-ci, un Canadien-français, Jean-Louis Légaré, a marqué l’histoire de la Saskatchewan, et principalement celle de Willow Bunch, par ses qualités de diplomate et son implication dans sa communauté, aux origines culturelles diverses.

Du village agricole dans l’Est à la traite des fourrures dans l’Ouest

Jean-Louis Légaré est né le 25 octobre 1841 dans une modeste famille catholique de cultivateurs habitant le petit village de Saint-Jacques l’Achigan, au Bas-Canada (aujourd’hui le Québec), puis cinq ans plus tard, la localité voisine de Saint-Gabriel de Brandon. À l’âge de 25 ans, en 1866, il tente sans succès durable de trouver du travail en Nouvelle-Angleterre. Sans le sou, il rejoint deux de ses oncles à Saint-Paul, au Minnesota, mais ceux-ci lui suggèrent plutôt de se diriger vers une ville voisine, Saint-Cloud. Il y travaille alors quelques mois comme bûcheron, puis dans une usine de briques. Il se retrouve de nouveau sans emploi lorsque cette usine fait faillite.

C’est à cette période qu’il rencontre Lucien Giroux, un commerçant de pelleteries de passage basé à Pembina, au Minnesota. Il s’associe avec lui en 1867 et, dans les années qui suivent, il travaille à Pembina, puis à Fort Totton au Dakota du Nord, auprès de plusieurs commerçants canadien-français et métis, dont principalement un métis, Antoine Ouellette. En 1870, Jean-Louis Légagé et Antoine Ouellette passent un premier hiver à accumuler des fourrures à un endroit appelé Little Woody, tout près de l’emplacement actuel de Willow Bunch, où plusieurs Métis qui y sont installés pour l’hiver contribuent à leur entreprise. Il s’installe dans cette région, que les Métis fréquentaient depuis plusieurs années, notamment pour la chasse hivernale.

En 1871, alors qu’il retourne vendre ses fourrures à Saint-Paul, il fait la rencontre d’un nommé George Fisher, un Métis qui lui propose d’aller établir un poste de traite permanent à La Montagne de Bois, ce qu’il accepte de faire en échange de marchandises et d’hommes pour mener à bien cette entreprise. Légaré prospère si bien qu’il peut acheter, dès la fin de l’année, plus de 14000$ de marchandises pour servir à la traite, ce qui en fera un des marchands les plus en vue de la région.

Le 15 avril 1872, Jean-Louis Légaré épouse Marie Ouellette, une jeune métisse issue de la famille de son ancien associé, raffermissant ainsi ses liens avec la communauté locale. Son mariage sera célébré par les familles métisses de La Montagne de Bois par un imposant cortège, qui escorte les nouveaux-mariés jusqu’à leur résidence. Jean-Louis Légaré devient ainsi, à 31 ans, un commerçant prospère et respecté, travaillant en harmonie avec les communautés métisses et autochtones locales.

Jean-Louis Legare
Le commerçant devient diplomate

Intégré aux communautés métisses de la région, les liens de confiance qu’il établit avec plusieurs groupes amérindiens par ses activités commerciales lui permettent de jouer à plusieurs reprises un rôle essentiel d’intermédiaire entre les gens locaux et les autorités gouvernementales. Il se révéle être dès lors un diplomate fort efficace.

Ce fut le cas notamment en 1875, alors qu’une délégation d’autochtones de la Montagne-Tortue, au Dakota du Nord, vient demander son aide pour présenter une requête au nom de leurs nations au gouvernement américain. À cette époque, le gouvernement américain applique la politique du Indian Removal, par laquelle tout Amérindien devait être refoulé à l’Ouest ou rester à l’intérieur d’une réserve. C’est dans ce contexte que la délégation demande à Légaré de les aider à convaincre le gouvernement américain de leur créer une réserve, de façon à ce qu’ils puissent rester dans leur région d’origine sans être expulsés vers l’Ouest. Légaré accepte de les accompagner à Washington et finance de sa propre fortune le voyage des six délégués. Le 9 janvier 1876, le convoi arrive au Capitole et Jean-Louis-Légaré est désigné par les Amérindiens pour être leur négociateur officiel. Il réunit tous les documents nécessaires et les présente lui-même aux représentants du gouvernement. Après quelques jours de plaidoiries, ses demandes furent acceptées : Légaré, soutenu par des interprètes métis, avait obtenu la création d’une réserve pour les Sioux. Le 8 avril de la même année, alors que le gouvernement avait consenti à rembourser les frais de voyage aux amérindiens, Jean-Louis Légaré revient à Willow Bunch sans le sou. À son retour, Jean-Louis Légaré doit surmonter une autre épreuve. Sa femme décède lors d’une chute de cheval, le laissant veuf avec leur unique enfant, Albert Joseph Légaré, dans des moments de tensions politiques.

La même année, en effet, les qualités de diplomate de Jean-Louis Légaré se manifestent aussi lors d’un autre événement qui marque l’histoire de la région de Willow Bunch. Une petite bande de cavaliers sioux inconnus se présente, le 17 novembre 1876, au magasin de Jean-Louis Légaré, lui demandant la permission de s’établir à proximité de l’endroit et traiter avec lui. Légaré rapporte dans ses mémoires qu’il ne connaissant pas cette bande ni la cause de leur arrivée à la Montagne de Bois, et qu’il valait mieux pour s’en défaire « leur donner ce qu’ils [lui] avaient demandé ». Or, cette petite bande était en fait les éclaireurs d’un groupe beaucoup plus grand de Sioux, dirigé par le chef Sitting Bull (Bœuf Assis). Ces derniers fuyaient les Etats-Unis, craignant les représailles des autorités américaines pour avoir battu le régiment du colonel Custer à Little Big Horn, qui tentait d’appliquer la politique du Indian Removal. Jean-Louis Légaré estime qu’au début de l’été, plus de 4000 Sioux s’installent à la Montagne des Bois dans 800 loges, contenant chacune de 25 à 30 chevaux.

La jeune communauté métisse de Willow Bunch a alors peine à s’adapter à cette soudaine pression démographique. Les mois passent et les troupeaux de bisons de la région viennent à s’épuiser pour cause de chasse excessive, provoquant le mécontentement des Métis locaux. En 1880, un feu de prairie décime complètement les troupeaux et l’hiver fut particulièrement rude. Les Sioux en viennent à manger leurs propres chevaux morts. En cette dure épreuve, Jean-Louis Légaré subvient directement à leurs besoins, notamment en leur distribuant gratuitement des sacs de farine et en achetant à perte leurs dernières peaux pour éviter la famine dans leurs rangs. Parallèlement, quelques accrochages meurtriers ont lieu entre les Sioux et les Cris voisins, mécontents de l’épuisement du troupeau de bisons.

Alors que les tensions montent du fait de la présence de Sitting Bull et ses Sioux dans la région, Jean-Louis Légaré se démarque comme un homme ayant su garder la confiance de tous. Les autorités canadiennes et américaines le connaissaient maintenant pour ses talents de diplomate, alors que Sitting Bull et les siens lui faisaient confiance en raison de son dévouement à leur cause dans le passé. Dans ce contexte, Jean-Louis Légaré négocie avec le major américain Brotherton un retour sécuritaire des Sioux aux États-Unis, leur assurant de retrouver leurs propres ressources de subsistance, permettant du même coup aux Métis et aux Cris de la Montagne de Bois de reprendre leurs activités habituelles. Jean-Louis Légaré et de nombreux Métis de Willow Bunch sont en charge du processus de retour des Sioux au Fort de Buford. Durant ce voyage, Sitting Bull et plusieurs des siens hésitent à faire ce retour, allant jusqu’à demander une réserve au Canada de peur de retourner aux mains des autorités américaines. Jean-Louis Légaré et ses compagnons métis réussissent malgré tout à persuader les Sioux de Sitting Bulls de le suivre vers les États-Unis. Le 19 juillet 1881, après plusieurs semaines de voyage, les Sioux arrivent à destination et déposent leurs armes aux pieds du major Brotherton, qui leur promet, en échange, des provisions et l’absolution pour leurs anciennes batailles. Jean-Louis Légaré avait ainsi largement contribué à désamorcer pacifiquement une situation très tendue entre les communautés de la région. À la suite de cet incident, les gouvernements américain et canadien promettent à Jean-Louis Légaré une somme d’argent pour ce geste de diplomatie, sans jamais lui donner entièrement.

Légaré lutta pendant des années pour obtenir une indemnité couvrant les coûts que lui avait occasionnés ses activités diplomatiques auprès des Sioux. Alors qu’il négocie auprès du gouvernement canadien pour obtenir réparation, il s’engage à devenir un diplomate permanent entre les autorités gouvernementales, les Amérindiens et Métis de la région de la Montagne de Bois. Lorsque les Métis de la région région de Batoche en Saskatchewan se soulèvent en 1885 avec leur chef Louis Riel, Jean-Louis Légaré se propose de diriger une brigade d’une quarantaine de Métis de sa région, afin d’y prévenir la formation d’un mouvement de soutien à la résistance. Il recrute la plupart de ses Métis dans les communautés de la région de la Montagne de Bois. Certains Métis de Willow Bunch par contre, comme Ambroise Ouellette, qui avaient des liens familiaux avec le groupe de la Batoche, se proclame en faveur de la résistance. Avec l’aide du prêtre, Légaré réussit à modérer ce groupe et, au summum de la résistance, la brigade de Légaré surveille la région pendant plusieurs semaines. L’initiative de Légaré durant cet épisode historique reste controversée, n’étant pas approuvée par tous les membres de la communauté. Toutefois, le geste de Légaré s’inscrit dans la continuité de ses actions pacifiques.

Un acteur du développement communautaire

Parallèlement à ses actes diplomates et politiques, Légaré eut une grande influence sur le développement économique et culturel de la communauté de Willow Bunch. Graduellement, au cours des années 1880, il s’adonne à l’élevage et contribue l’industrialisation de la région. Durant cette décennie, en effet, il troque ses chevaux pour des bovins et tente de commercialiser un fromage local. La fromagerie, ne survit pas longtemps, mais Jean-Louis Légaré essaye ensuite plusieurs entreprises commerciales alternatives. Il devient notamment commerçant d’os de bisons et prépare des rations de nourriture pour le compte du gouvernement canadien. En 1893, il ouvre un ranch de chevaux, où il travaille durant ses vieux jours. Jusqu’en 1907, il a en moyenne 700 bovins et 1000 chevaux. Il contribue aussi largement à l’établissement de nouvelles infrastructures communautaires, notamment en donnant en 1906 à la paroisse un terrain de 80 acres, qui deviendra l’emplacement d’une nouvelle église et de son presbytère. Il mit aussi sur pied la commission scolaire locale et participa au fonctionnement de la Société Saint-Jean-Baptiste, organisme voué à la promotion du français. Légaré décède à 76 ans au terme d’une vie remplie d’engagements envers sa communauté, laquelle compte désormais aussi deux de ses frères et une sœur venus le rejoindre, de même que son unique fils, Albert, et leurs familles.

Commerçant influant, négociateur politique pacifiste, pionnier de l’élevage, bâtisseur d’infrastructures communautaires, Jean-Louis Légaré a donné à ses contemporains l’héritage d’une vie riche en initiatives. Le trajet qu’il a parcouru reflète les principales étapes de l’histoire de la Saskatchewan, marquées par le rassemblement de groupes de cultures diverses. En signe de reconnaissance envers la contribution de leur pionnier, la communauté de Willow Bunch a inauguré un parc régional en son honneur en 1960, de même qu’elle lui dédia, en 1970, une plaque commémorative rappelant les faits marquants de sa vie.

Jean-Louis Legare

Bibliographie

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Les mémoires de Jean-Louis Légaré

Talle-de-saules

1870 est l’année ou l’établissement a commencé. L’année d’avant, en 1869, il y eut l’automne des rebellions. Les Métis n’avais pas tous la même idée à propos des troubles qui existaient à Pembina et Winnipeg. Ils voulurent s’en éloigner et en même temps se rapprocher du Buffalo, qui avait tout à fait disparu au camp de la Montagne des bois (qui était d’ailleurs le nom de tout le centre, d’ici à 50 milles à l’Ouest ).

Le premier découvreur fut George Fisher, un métis qui, dans le temps, était un des premiers traiteurs des prairies et marchant de fourrures. George Fisher se rendit en 1869, avec quelques familles et ses amis Chassieux, pour hiverner tout près de St-Victor Mullray. Quoi que peu de monde eurent la chance d’avoir du buffalo en abondance durant tout l’hiver, leur retour au printemps au Manitoba donna un bon nom à un endroit nouveau : La Montagne de bois. On planifiait de retourner à la même place pour les automnes à venir.

En 1871, Antoine Ouellette n’avait pas tout vendu de ses marchandises et décida de rester avec le camp pour l’été. Il me demanda de le remplacer et d’aller vendre ses pelleteries et ses robes de buffalo achetées durant l’hiver. J’ai accepté de faire le voyage, qui, d’après le chemin et les détours pour passer par Pembina, était estimé à 1100 milles de long. Il y avait 15 charrettes à conduire pour le voyage. Il engagea donc pour m’aider, Isidore Berger et Alexandre Azur, et Pierre Ouellette nous accompagnait avec sa famille jusqu’à Pembina.

En cet automne de 1872, il était convenu de retourner hiverner au même campement bâti l’automne précédent. Avant de partir pour le Manitoba, j’avais pris soin de m’entendre avec eux pour reprendre nos mêmes maisons, avec l’église que nous avions construite au printemps. Le révérend Père Lestanc, après avoir passé l’été avec les chasseurs, pouvait reprendre son même logis. Il ne suffirait que de mettre un peu de bousillage à sa maison et à l’église et de mettre toutes les choses en ordre.

Une fois, un soldat de la Police montée et le Sergent Martin, ont dépassé notre file de charrettes, qui criait différents sons. Le soldat avait demandé au Sergent si ces charrettes criaient toujours ainsi et le Sergent lui répondit que ces charrettes ne commencent à se plaindre que lorsqu’elles voient les chevaux arriver pour se faire atteler.

L’hiver 1874-1875 se déroula sans faits étranges. Ce fut un bel hiver et les chasseurs, plus souvent en voyage de chasse qu’à la maison, revenaient bien chargés.

Première rencontre avec Sitting Bull

C’est vers le vingt novembre 1876 que les Tetons Sioux du Montana sont arrivés chez-moi, après le massacre du général Custer et de ses soldats à la rivière de la Poudre … Avant d’entrer, ils ont regardé par les chassies pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur, et le premier chef, appelé Petit Couteau, entra le premier en laissant la porte ouverte derrière lui. Il s’en alla s’asseoir sur le plancher sans dire un mot, et après quelques minutes il appela les uns après les autres. Ils sont entrés de la même manière, et se sont mis en rang par terre, toujours dans le plus grand des silences.

L’apparence qu’ils avaient m’a donné à penser que le seul moyen de me défaire d’eux était de leur donner ce qu’ils m’avaient demandé, soit un peu de chaque sorte de tabac, du thé, du sucre, etc … Les douze avaient pour tout habillement une peau de buffalo attachée avec une corde à la couture. Pas de chemise, pas de pantalon, pas de gants et rien sur la tête. Ils avaient de souliers et leurs fusils à la main qui les accompagnaient jours et nuits.

Les Tetons Sioux ont continué d’arriver durant l’hiver. Au mois de mai 1877, nous étions tous ensemble sur le même camp. On comptait 800 loges et comme 4000 en tout. Leur richesse était en chevaux; bien des loges pouvaient avoir jusqu’à 25 à 30 chevaux. Mais outre ces chevaux, il était impossible d’être aussi pauvre qu’eux. C’était tout probable qu’ils avaient vécu éloignés de toutes communications lorsqu’ils étaient dans les Black Hills, au Montana.

Ils n’étaient pas habitués à notre style de vie et au début nous ne leur demandions pas de comprendre ce que c’était de vendre ou d’acheter. Non, j’étais incapable de faire le commerce du butin, ils connaissaient seulement…